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Alger : Le cinéma des années 50-60 où est-tu donc passé ?

# Administrateur | 18/07/2009 | autrefois

Où est donc passé le cinéma ?
cinema de papa

En dépit de son réaménagement, la salle Atlas n’est plus la même. Elle n’est que l’erzast de la mythique salle Le Majestic qui a fait le bonheur des riverains et de gens venus de loin.


Que ce soit dans la variété, les galas de boxe ou de catch, le théâtre ou encore le cinéma, ce haut lieu culturel aura vibré aux pulsions émotionnelles de nombreuses générations. Façonneur de la culture populaire, ce cinéma a participé pour une large part à l’éveil nationaliste des années quarante. Les films de Régence, agence de distribution, dont le générique montrait un cavalier arabe brandissant son sabre, était spécialisée dans le vaudeville moyen-oriental de Farid El Atrach et de Abdelaziz Mahmoud. Ces vedettes chantantes de mélo de l’Egypte de Farouk et de Nasser offraient une illusion mirifique de Oum Edounia. Le film Antar ou Abla titillait la bravoure chevaleresque du guerrier bédouin. Sa rustrerie était adoucie par le romanesque de l’épître poétique. Farid Chawki le « baraqué » nous faisait momentanément oublier Eddie Constantine. Les chansons Taxi el Gharam ou Bissat Errih étaient sur toutes les lèvres. Cette dernière, qui chantait le Monde arabe, escamotait l’Algérie pourtant ; le parolier considérait probablement notre pays, comme territoire français. Les déhanchements lascifs de Samia Gamal ou de Naïma Akef participaient aux refoulements sentimentaux de jeunes imberbes. Point de leurre, ce cinéma était cantonné dans des salles populaires. Le moins que l’on puisse en dire, c’est qu’elles étaient réellement obscures, de l’Odéon dans La Basse Casbah au Shehrazade à Cervantès. Mais elles ont eu le mérite d’exister et de faire rêver une multitude de laissés-pour-compte.

Ne quittons pas ce quartier de Belcourt et revenons à ce qui s’affichait entre la deuxième moitié des années cinquante et la fin des années soixante-dix. Mother India ou Mangala fille des Indes était projeté au Sélect en face du cimetière de Sidi M’Hamed. Tous les adolescents de l’époque chantaient hindou, sans comprendre un traître mot. Le Shehrazad affichait A l’ombre des potences avec James Cagney ou la Poursuite infernale avec Randolph Scott. Tout jeunes, on aimait les westerns appelés communément « film cow-boy », où la bagarre du saloon faisait partie du sacerdoce. Le parvis des deux salles de cinéma était « la rive des bouquinistes ». S’y vendaient ou s’échangeaient les illustrés, de Blek le Roc à Miki le ranger, de Tex Bill à Tex Tone et de Cassidy à « Buck John. Les bénéfices pouvaient couvrir le prix du billet d’entrée. Le petit sachet de cacahuètes ou le paquet de « peppermint », agrémentait l’entracte, pause entre le film publicitaire et le film lui-même. Le microsillon 45 tours de Chehlet Layani faisait un tabac, il était sur tous les « Topaze » des cafés maures. Le Roxy de la rue de Lyon, actuelle Belouizdad, salle huppée de la bourgeoisie pied noire, projetait Certains l’aiment chaud avec Toni Curtis et Marylin Monroe. Toutes les fresques bibliques y passèrent. Le cinémascope faisait son apparition : Les dix Commandements avec Charlton Heston et Yul Brunner, Ben Hur avec le même Heston et Stephen Boyd. Vinrent ensuite Cléopatre avec le couple Elisabeth Taylor et Richard Burton, Salomon et la reine de Saba avec Gina Lollobrigida et Y. Brunner ou Géant avec Rock Hudson et James Dean. Le Mondial, salle intellectualiste passait, quant à elle, Graine de violence, histoire d’un professeur de lycée (Glenn Ford) mis à mal par ses élèves, Bill Haley y chantait en voix off. Les films La Fureur de vivre de James Dean, J’irai cracher sur vos tombes de Christian Marquand, L’Equipée sauvage de Marlon Brando, Les demi-Sel de Horst Busholz y étaient aussi projetés. L’accès à cette salle était réglementé, il fallait y entrer correctement habillé. La guichetière derrière la double vitre vous lorgnait d’abord, avant de vous délivrer le billet. On n’osait pas respirer pour ne pas trop déranger. Il fallait glisser ses pieds sur le parquet requinquant. La placeuse ou ouvreuse vous installait dans votre siège numéroté. La petite pièce au creux de la main était de mise. A l’entracte, la placeuse vendait des sorbets ou esquimaux Heudebert, annoncés par un spot publicitaire.
Les jeunes s’ouvraient sur le rock n’roll. Ils se tortillaient en fredonnant Wab bab Louma ? de Bill Haley, reprise par Elvis dans Tutti-Frutti. Le Caméra, plus éclectique, délivrait les péplums des Hercule et Maciste, les deux à la fois, et parfois même contre Samson. Crétinisme cinématographique, s’il en fut ! Le Musset à l’angle de la rue du même nom était le fief des films de cap et d’épée. Les révoltés du Bounty avec Clark Gable et Charles Laughton, ou Robin des Bois avec Errol Flynn ou Les Boucaniers avec Anthony Quinn, La Flèche et le flambeau de Burt Lancaster ont illuminé cette salle. Pendant les soirées d’hiver, les marrons chauds, grillés sur le brasero fumant de la charrette ambulante, trompaient souvent la faim et agrémentaient la sortie nocturne. Le retardataire était conduit dans l’obscurité de la salle par l’ouvreuse. On ne distinguait que le rond lumineux de sa lampe de poche dirigée vers le sol. Assis, on s’adaptait d’abord à la pénombre, on jetait un regard furtif à son voisin, pour enfin suivre le fil du film projeté. On avait le choix entre les séances « matinée » qui se déroulaient pourtant l’après-midi ou celles de la soirée à partir de 21 h. En face du marché de midi, marché Ethnach, le Ritz, cinéma du citoyen moyen, s’est spécialisé dans les films chantants de Abdelhalim Hafez à ceux d’Elvis Presley, dont Le Rock du bagne et G.I. Rock. Vers le centre ville, Le Capri à la rue Hamani ex-Charras, salle des étudiants et de la jeunesse dorée, faisait dans le cinéma de papa. Les classiques du cinéma français y étaient projetés. De L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais à Noblesse oblige ou Le Diable au corps de C. Autant-Lara à Et Dieu créa la femme de Vadim. Brigitte Bardot, la nouvelle vamp, supplantait Marilyn Monroe. Gilbert Bécaud, Annie Cordy, Sacha Distel se produisaient à la salle Pierre Bordes (Ibn Khaldoun) ou au Majestic. Sur les hauteurs, dans la luxueuse salle Le Golf de la Redoute (El Mouradia), le film du music-hall américain y trouvait refuge. Comme un torrent, Les Hommes de Las Vegas avec Sinatra, Shirley MacLaine, Peter Lawford, Dean Martin et Sammy Davis Junior. Disparu aujourd’hui, il était au bord de l’actuelle esplanade de la Présidence. La rue Didouche Mourad ex-Michelet et ses alentours étaient truffés de belles salles de cinéma. Le Versailles, L’Algeria actuel, inaugurait le Todd-Ao, procédé cinématographique où le spectateur était muni de lunettes spéciales, qui n’a d’ailleurs pas fait long feu. Les films à gros budgets y étaient projetés, tels que le film Les Canons de Navarone, séquence de la Deuxième Guerre mondiale en Méditerranée, Exodus de O. Preminger avec Paul Newman et Eva Marie-Saint et Le Jour le plus long sur le débarquement en Normandie, avec une pléiade de comédiens internationaux, dont Henry Fonda et Robert Mitchum. Docteur Givago, tiré du roman éponyme de Boris Pasternak, ou Le Pont de la rivière Kwai de David Lean, œuvres cinématographiques majeures du cinéma mondial, y furent aussi projetés. Tout à fait au sommet de cette rue se trouve le Débussy, actuel El Khayam si je ne m’abuse, dans la rue du même nom. Ce cinéma des quartiers riches des hauteurs d’Alger était « réservé » aux familles bourgeoises.

On y projetait des films à l’eau de rose, tels que La Princesse de Clèves, Sissi de Romy Shneider et Angélique de Michelle Mercier. Plus bas, la salle ABC était connue comme celle des amoureux. Les films de la nouvelle vague de Truffaut à Godard trouvaient preneur dans cette salle. Au plateau Saulière, actuel Mustapha supérieur, se trouvait le cinéma Hollywood. Cette salle moderne est probablement la dernière-née de la chaîne cinématographique. Pour faire le pied de nez à l’Oncle Sam, on la rebaptisa du nom de la Sierra Maestra. Le Che et Castro étaient les coqueluches de l’époque. Dans le quartier Hoche, actuel Zabana, l’immense salle de l’Afrique ex-Empire, qui abritait en 1964 le congrès du FLN sur la charte d’Alger, faisait dans les grands westerns, Le Vent de la plaine avec le duo B. Lancaster-A. Hepburn, Rio Bravo avec le duo J. Wayne-D. Martin, Les Grands espaces avec G. Peck, Les Cheyennes de J. Ford. Little Big man avec D. Hoffman et Un Homme nommé cheval avec Richard Harris sublimaient, pour la première fois, la race indienne. Le blanc mettait un bémol à sa supériorité raciale. Le révérend M. Luther King et John F. Kennedy avaient déjà payé de leur vie le combat qu’ils menèrent pour l’émancipation des minorités de couleur. El Ghazi, l’enfant du quartier, chantait Mahla dhel Achia. Sa taille longiligne et sa coupe banane rappelaient étrangement Elvis. En poursuivant notre chemin, la rue Réda Houhou ex-Clauzel, sinistre général de l’occupation française, nous aboutirons à la place Maurétania. La salle Le Vendôme, à l’entrée du boulevard Amirouche, se trouvait au fond de la galerie.

C’était le cinéma des gens de maison et des petits fonctionnaires de banques, le jour de leur repos. Les films Un Homme et une femme ou Cléo de 5 à 7 étaient les modèles filmiques de cette salle. Dans la continuité, la rue Asselah et la rue de la Liberté avaient chacune son cinéma. Le Colisée hitchcockien, actuel El Mouggar, projetait, Les Oiseaux, La Mort aux trousses et Psychose du même réalisateur. Cette superbe salle, dotée de loges, aurait avantageusement servie comme Opéra. Le Triomphe, salle avant-gardiste à l’époque avec ses portes de verre et son velours rouge, inspirait l’intimité. Des films tranquilles, tels que Quand passent les cigognes avec Tatiana Samoilova et Hiroshima mon Amour avec Emmanuelle Riva y furent projetés ainsi que Les 400 coups de Truffaut. Polnareff chantait C’est une poupée. Dans l’attente de la sonnerie annonçant l’entrée, on s’attablait dans la brasserie des Cinq avenues pour un sandwich beurré au camembert. Dans la rue Abane Ramdane, le Douniazad, anciennement appelé le Lido si j’ai bonne mémoire, faisait dans l’hindou et l’égyptien. On accédait par l’escalier à proximité de cette même salle au Marivaux, cinéma de quartier pied-noir. Le Cave se rebiffe avec Maurice Biraud, Pépé le Moko avec Jean Gabin ou Fanfan la tulipe avec Gérard Philippe y étaient affichés. A ce propos, l’affichage précédent d’une semaine la projection permettait de se programmer et d’avoir un large éventail de films. L’affiche didactique renseignait sur les comédiens, les réalisateurs et livrait une foule d’informations. En débouchant sur la rue Ben M’Hidi, on découvre Le Club, actuelle cinémathèque. C’était la salle des personnalités de la camorra coloniale. Elle s’était spécialisée dans le cinéma néo-réaliste italien, la Strada de Fellini, Le Désert rouge d’Antonioni et Le Guépard de Visconti y furent projetés en avant-première. Sur l’autre côté de la rue en remontant vers La Casbah, Le Music-Hall, avec sa fresque lumineuse clignotante, était beaucoup plus le cinéma des couples « libérés » et des teenagers. On y a projeté Le Clan des Siciliens, Mélodie en sous-sol ou enfin Touchez pas au grisbi. En redescendant et à quelque mètres à droite, au pied des escaliers de Mogador, l’Olympia. Cédée aux arabes, elle diffusait les produits cinématographiques de Bollywood et des studios Misr. Dans le sens de la Grande-Poste, à droite dans une impasse, Le Paris, cinéma de monsieur « tout-le-monde », projetait les grands films d’aventure, La Grande évasion, Les Douze salopards et L’Homme de Rio. Dans la rue adjacente à l’ex-rue d’Isly se trouve le Midi-Minuit. Cette salle faisait le bonheur des jeunes. La projection du film était permanente, en boucle de 13 à 23 h. On pouvait entrer à tout moment ; on commençait souvent par la fin du film en attendant la deuxième projection, pour voir le début. Ce cinéma faisait dans la guerre, les batailles du Pacifique y passèrent toutes, de Tant qu’il aura des hommes à L’Enfer des hommes. Quant à l’Atlas, elle faisait projeter le plus souvent les mêmes films que L’Algeria. Je me rappelle, toutefois, de l’affiche de Saladin ou de Rissala, La Bataille d’Alger y fut projeté en générale.
La grande salle du Marignan, sur la rue Gharafa ex-Durando, projetait les films qui passaient au Paris. Les westerns de Sergio Leone et Clint Eastwood trouvaient leur pleine mesure sur son immense écran. Le Variété, qui faisait face au Majestic, a disparu à jamais. Amar Ezzahi chantait Ya Laâdra. L’Atlas peut être considéré à juste titre, à l’instar de la salle Ibn-Khaldoun, la mémoire culturelle du tout-Alger. Elle vibre encore des résonances de Alhamdou Lilah d’El Anka, des complaintes de Guevara mat de Cheikh Imam ou des rythmes syncopés de Myriam Makéba. Le petit Rialto de la Bacetta, fief de la colonie espagnole, a survécu jusqu’aux années 80. Je ne connais pas le devenir du Plazza de l’ex-rue Mizon… ou plutôt si, il aurait été détruit par un incendie. Ainsi s’achève l’épopée d’une époque où l’évasion intellectuelle pouvait, en dehors du livre, se faire à travers la lucarne lumineuse d’un écran de projection. S’il en est ainsi de la capitale, que dire alors de l’arrière pays, dont les villes ne disposaient que d’une ou deux salles de projection à peine ? L’on me dira alors que c’est la télévision qui a déchu le cinéma. Il n’y a rien de moins vrai. La cuisine domestique n’a jamais déchu le restaurant, tout au contraire. La soirée cinématographique n’était pas seulement la visualisation d’un film, mais l’exécution d’un rituel social dont on se délectait collectivement.

[ via ]
Par Farouk Zahi
El Watan, publié le 18 Juillet 2009

l’épopée des tramways algérois

# Administrateur | 03/07/2009 | autrefois

La classe des traminots

Il fut un temps où le terme traminot avait un prestige que l’on ne peut imaginer aujourd’hui. Mon grand-père en était un. A mon jeune oncle, Iddir, et à moi, il nous a longuement raconté l’épopée des tramways algérois.


Un jour il nous fit la surprise de nous montrer, au fond du garage Ghermoul, une rame de tramway qui doit s’y trouver encore avec sa plate-forme arrière et sa cloche de cuivre. Il y eut ensuite l’époque des bus et la naissance de la RSTA (Régie syndicale des transports algérois). Mais comme l’essence coûtait cher, on avait opté pour la solution électrique avec les trolleys et leurs bras courant le long de câbles électrifiés tendus au-dessus des rues. Et c’est avec les trolleys que nous avons connu l’indépendance, passé encore quelques années avec eux avant que l’idéologie pétrolière ne mette fin à leur carrière. Un de mes plus beaux souvenirs d’enfance est celui de mon grand-père nous emmenant, Iddir et moi, dans ses brigades.

Il était receveur alors et nous nous battions pour nous tenir dans la cabine, sur ses genoux, la chéchia stamboul aux lettres de cuivre RSTA qui nous arrivait jusqu’au nez, pour actionner la manivelle d’oblitération des tickets à la grande joie des passagers. Cette chéchia était l’honneur des traminots d’Alger et grand-père nous avait raconté qu’une grève avait eu lieu lorsque la direction avait voulu imposer la casquette roumia. Bien qu’ottomane à l’origine, elle était la marque de leur algérianité, le couvre-chef de leur dignité. Plus tard, grand-père a été affecté à la brigade des convoyeurs de fonds. Une 403 noire, costume noir, chemise blanche et cravate noire, ils passaient dans les terminus récolter l’argent que déposaient les receveurs de bus. Ils avaient des sacoches de gros cuir noir gravées au sigle de la RSTA et reliées à leurs poignets par une chaîne et des menottes.

Leur Smith & Wesson à barillet dans la boîte à gants nous faisait croire qu’ils travaillaient avec Eliott Ness contre Al Capone. Amar Amara, mon grand-père, mourut à La Mecque en pèlerinage. Quand il était fatigué de sa journée et que nous jouions bruyamment à la maison, il hurlait de sa chambre : « C’est complet, tout le monde descend ! » Et on s’en allait dehors.

[ via ]
Par A. F.
El Watan, publié le 03 juillet 2009

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